La senteur livresque chatouilla les narines d’Anjali avant même qu’elle reprenne connaissance et ouvre les yeux. Hmmm, c’est comme entrer dans l’une de ces petites boutiques chaleureuses remplies à ras bord de littérature. Elle avait toujours aimé ce moment où elle franchissait le seuil d’une librairie pour entrer dans un monde de fiction et de fantasy lui procurant le sublime plaisir de s’échapper dans d’autres royaumes.
Ses paupières s’ouvrirent. La pièce était baignée d’une lumière tamisée émise par une unique lampe de lecture en acier posée sur une table de chevet à sa droite. Anjali roula sur le côté et se redressa en position assise, aussitôt punie par un violent mal de crâne pour ce mouvement. Nom d’un chien, ça fait mal ! Elle commença à se masser les tempes pour tenter de soulager la douleur provoquée par les élancements dans son crâne. Sentant quelque chose d’humide sur sa main, elle la regarda et fronça les sourcils en voyant du sang.
Ah oui. Le monstre aux allures de rhinocéros du tunnel l’avait frappée et elle était allée s’écraser tête la première contre le mur, avant de perdre connaissance. Comment était-elle arrivée ici ? Son démon des ombres l’avait-il amenée là ? Et où se trouvait là ? Est-ce qu’elle était chez lui ? Et comment s’appelait-il ?
Avec trop de questions et pas assez de réponses dans son crâne douloureux, Anjali se rapprocha avec précaution du bord du lit et observa la chambre. L’aménagement était sobre, avec une table de chevet, une commode, un lit, et… oh, juste environ un millier de livres occupant tous les coins et recoins.
La sorcière eut réellement l’impression de se trouver dans une librairie, l’une de ces vieilles boutiques de charme où chaque espace disponible était empli de livres, avec des étagères murales s’étirant jusqu’au plafond, et des piles d’ouvrages disposées dans la pièce comme s’il s’agissait de meubles.
Faisant courir ses doigts sur les piles ordonnées de romans, Anjali se dirigea vers la seule porte, située à sa gauche. Elle menait à un salon avec trois autres portes, l’une d’elles semblant être la porte d’entrée de l’appartement, les deux autres entrouvertes sur une petite cuisine et une salle de bain. La pièce était là encore emplie de livres, rangés dans des étagères, empilés sur des tables basses, entassés contre le canapé – sur lequel était étendu son démon des ombres, inconscient.
Anjali s’approcha de lui à pas de loup. Il portait les mêmes vêtements que plus tôt. Le hoodie noir était déchiré, révélant sa peau en dessous – et ses blessures. Elle hoqueta de stupeur. Des plaies béantes et très ensanglantées étaient visibles. Comment avait-il pu la porter dans l’état où il était ? Nom de nom ! Il devait terriblement souffrir.
Elle se rendit tout droit dans la salle de bain et chercha une trousse de premiers secours dans le meuble sous le lavabo sans faire de bruit. Après l’avoir trouvée, elle retourna dans le salon et s’agenouilla à côté de lui. Jetant un coup d’œil à son hoodie déchiré, elle sortit des ciseaux de la trousse. Il serait plus simple de couper le vêtement pour pouvoir s’occuper de ses blessures. Le sweat était fichu de toute façon.
Retenant son souffle et essayant d’empêcher sa main de trembler, elle glissa les ciseaux sous le tissu, prenant soin de ne pas toucher sa peau. Elle avait à peine commencé à couper le vêtement lorsqu’il agrippa son poignet et repoussa son bras. Il avait enserré sa gorge de son autre main, pressant assez fort pour la faire suffoquer. Ses yeux bleu glacier étaient braqués sur elle, brillant d’une lueur féroce reflétant sa volonté instinctive de se défendre.
— Je veux juste… t’aider, parvint-elle à dire d’une voix étranglée.
Le démon cligna des yeux, et son regard agressif de prédateur fut remplacé par un air contrit. Marmonnant un juron, il lâcha sa gorge, mais maintint sa prise sur son poignet.
— Tu es blessé. Laisse-moi te soigner.
Il déglutit en faisant non de la tête.
— Ça va aller. Je guéris vite.
Repoussant sa main, il ajouta :
— J’ai juste besoin de repos.
Hors de question pour Anjali de le laisser se vider de son sang comme ça. Elle se pencha au-dessus de lui, opposant une résistance à sa poigne, et dit d’une voix déterminée :
— Laisse-moi faire.
Il la regarda droit dans les yeux. Elle fit de même. Un affrontement silencieux de leurs volontés qui dura environ une minute. Il finit par lâcher son poignet en hochant la tête pour donner son accord et s’adossa au canapé. Sans rien ajouter, elle coupa le reste du hoodie et le tee-shirt en dessous. Un champ de bataille ensanglanté de chairs lacérées apparut. D’après ce que la sorcière pouvait voir, le monstre avait profondément enfoncé ses griffes dans sa poitrine et une partie de son épaule, transperçant non seulement sa peau, mais aussi ses muscles.
— Certaines de ces plaies vont devoir être suturées, murmura-t-elle d’un air compatissant.
Elle le regarda de nouveau dans les yeux, visiblement anxieuse.
— Pas la peine. Ça va se refermer tout seul.
Lorsqu’il avisa son expression indubitablement incrédule, il ajouta :
— L’un des avantages à être un démon des ombres. Une vitesse de guérison super rapide.
Il haussa les épaules puis poussa un grognement, les traits crispés. Il avait apparemment oublié à quel point ses épaules étaient lacérées.
— Arrête de bouger.
Anjali posa une main sur son bras, souhaitant ardemment pouvoir soulager sa douleur.
Elle humidifia une serviette dans le bol d’eau qu’elle avait apporté et tamponna ses plaies, aussi délicatement que possible, autant que nécessaire. Le démon ne bougea pas d’un pouce lorsque la serviette toucha sa peau en lambeaux. Elle observait son expression de temps en temps, mais il ne montrait aucun signe de tension ou de souffrance. Sacrément impassible.
Une fois le sang nettoyé, les blessures ne semblaient plus aussi graves, même si elles auraient été mortelles pour un humain. Oubliant toute décence, son regard s’attarda sur les lignes de son torse. Bâti comme un maître des arts martiaux agile et capable de tuer, avec des muscles fermes à tous les endroits importants dans un combat à mains nues, il semblait avoir acquis sa force non pas en s’entraînant dans une salle de sport, mais de la dure réalité de véritables combats.
En dépit du sérieux de la situation, de l’atmosphère encore pesante en raison du danger auquel il venait d’échapper d’un cheveu, et du fait qu’il était totalement inapproprié de reluquer un homme blessé, Anjali sentit la chaleur envahir ses joues et sa poitrine – ainsi que des endroits bien plus bas.
La sorcière se tourna vers la trousse de premiers secours et en sortit le nécessaire. Il est blessé, bon sang ! Arrête de le mater comme si tu voulais le dévorer. Elle versa de l’alcool sur un coton avant de le regarder de nouveau. Il l’observait d’un air plus attentif en inclinant la tête, son expression bien trop perspicace à son goût.
Elle baissa les yeux en toussotant, son visage s’empourprant davantage. Détourne son attention.
— Euh, je me sens un peu bête de dire un truc aussi évident, mais ça va faire sacrément mal.
Le démon laissa retomber sa tête sur l’accoudoir du canapé.
— Je suis habitué à la douleur.
Le cœur d’Anjali se serra. Ses mots reflétaient un vécu bien plus profond que son implication dans quelques bagarres ici et là. Il n’avait pas eu l’air de vouloir se vanter ou l’impressionner. Son affirmation cachait quelque chose, une peine si grande qu’Anjali faillit s’étouffer. Quel genre de souffrance pouvait entraîner une telle résignation ?
Elle tamponna les lacérations sur sa poitrine avec son coton imbibé d’alcool, retenant son souffle en songeant qu’elle devait lui faire un mal de chien. Il tressaillit de manière presque imperceptible lorsqu’il ressentit les premiers picotements, mais après cela, il endura le reste d’un air stoïque.
Pose-lui une question. C’est l’occasion d’apprendre à le connaître. Anjali voulait savoir si son démon était un homme bon ou diabolique, mais comme elle ne se voyait pas vraiment lui poser cette question de manière directe – Chouette appart, waouh, tant de livres, oh, au fait, est-ce que tu ne serais pas un psychopathe meurtrier par hasard ? –, elle allait devoir creuser le sujet petit à petit. En plus, l’engager dans une conversation lui permettrait de rompre le silence oppressant qui pesait comme une chape de plomb sur eux.
Anjali s’éclaircit la gorge.
— Hum, alors, tu habites ici ?
— Oui.
Elle attendit qu’il développe. Ce qu’il ne fit pas.
Je vais devoir lui tirer les vers du nez.
— Tu vis ici depuis combien de temps ?
— Un certain temps.
Allez, dis-moi quelque chose d’utile.
— Tu as beaucoup de livres.
— Je sais.
— Tu les as tous lus ?
— Oui.
Anjali poussa un grognement de frustration et tamponna l’une de ses plaies avec plus de force que nécessaire. Ce crétin ne cilla même pas. Une minute… Son torse tressaillit et elle tourna les yeux vers son visage. Les lèvres pincées, il la regardait d’un air espiègle, presque comme s’il essayait… de s’empêcher de rire ?
Elle jeta le coton de côté en maugréant.
— Tu te moques de moi !
— Pas du tout.
Il fit un gros effort pour garder un visage impassible. Cela dura cinq secondes. Éclatant de rire, il finit par le reconnaître :
— Oui. Oui, j’avoue.
Anjali le regarda fixement, abasourdie. Mais son air hébété n’avait rien à voir avec le fait qu’il la taquinait. C’était à cause de la transformation de son visage alors qu’il riait. Ses yeux étincelaient comme de la neige fraîche au soleil, avec de petites pattes d’oie visibles, et il affichait un sourire d’une beauté époustouflante lui conférant un charme juvénile qui la fit chavirer, le ventre en proie à une drôle de sensation.
Par les Puissances Supérieures, comme elle avait envie de l’embrasser à cet instant ! L’embrasser alors qu’il riait encore, déposer un baiser sur chacun des coins de sa bouche, mordiller sa lèvre inférieure et plaquer son sourire sur le sien, lèvres contre lèvres. Allait-il caresser son visage pendant qu’ils s’embrasseraient ? Allait-il enserrer sa nuque, emmêlant ses doigts dans ses cheveux ? Prendrait-il le contrôle ou la laisserait-il mener le bal ?
La respiration de la sorcière se fit irrégulière. Sa peau se mit à fourmiller d’excitation. Une sensation de chaleur de plus en plus intense naquit dans son bas-ventre, et elle serra les cuisses autant que les poings.
Elle ne devrait pas ressentir cela en sa présence. Ce qui couvait entre eux, quoi que ce puisse être, ne ferait que compliquer son plan. Elle devait apprendre à le connaître, certes, mais elle devait garder la tête froide et faire en sorte que son jugement ne soit pas biaisé par une attirance impromptue et totalement inconvenante envers un démon qui pourrait s’avérer être un ennemi. Le fait qu’il lui ait déjà sauvé la vie à de nombreuses occasions ne signifiait pas qu’il ne représentait pas une menace pour les autres sorcières.
Anjali se racla la gorge, baissa les yeux, réfréna ses hormones indisciplinées, et s’empara d’un nouveau coton pour désinfecter ses plaies. Le démon changea de position, le mouvement révélant une autre blessure sur sa hanche gauche, celle du côté du dossier du canapé. Elle ne l’avait même pas remarquée avant. Nom de nom ! Un petit cri de stupeur involontaire lui échappa. S’agissait-il… de l’empreinte d’une énorme mâchoire ? La bête l’avait mordu à cet endroit, où ses dents aiguisées comme des lames de rasoir avaient déchiqueté les chairs du démon et ouvert une plaie béante sur une partie de son flanc.
Elle se couvrit la bouche d’une main.
— Nom d’un chien ! C’est… (Elle prit une grande inspiration et croisa son regard.) Comment as-tu fait pour me transporter jusqu’ici dans cet état ?
Le démon ouvrit la bouche pour parler et détourna le regard en rougissant.
— Ce n’était pas si difficile. La blessure n’est pas aussi grave qu’elle en a l’air.
— Arrête.
— Arrête quoi ?
— De te rabaisser sans arrêt comme ça. Comme si tu ne méritais pas qu’on t’admire.
Les yeux du démon se firent sévères.
— Je ne le mérite pas.
La poitrine de la sorcière se souleva lorsqu’elle inspira longuement pour se calmer.
— Tu as été génial. Tu m’as sauvé la vie. Tu m’as amenée en lieu sûr alors que tu te vidais pratiquement de ton sang. Si j’entends encore un marmonnement de modestie de ta part à ce propos, je te jure que je vais oublier ma nature pacifiste et te gifler.
— Me gifler ? répéta-t-il en esquissant un sourire.
Elle s’empourpra et redressa le dos.
— Tout à fait. J’ai un côté féroce.
Il fit la moue, ses yeux reflétant ouvertement son amusement.
— J’aimerais bien voir ça.
Elle le regarda fixement pendant un moment. Puis, sans prévenir, elle se pencha vers lui avec l’intention de lui donner une chiquenaude sur l’oreille pour faire bonne mesure. Elle n’eut même pas l’occasion de s’en approcher. Il avait attrapé sa main et l’avait attirée contre lui en une fraction de seconde. Stupéfaite et déstabilisée, elle se retrouva à moitié étendue sur lui, sa poitrine contre la sienne, ses fesses à côté de lui sur le canapé, les pieds toujours sur le sol. Son visage n’était plus qu’à quelques centimètres du sien. Bien trop proche de cette maudite bouche ne demandant qu’à être embrassée.
— Pourquoi ? demanda-t-il d’une voix rauque.
Le regard d’Anjali passa des lèvres aguichantes de son démon à ses yeux, et elle déglutit à travers une gorge soudain sèche.
— Pourquoi quoi ?
— Pourquoi m’as-tu épargné toutes ces années auparavant ?
* * *
Les beaux yeux d’Anjali s’écarquillèrent. Ce brun riche et chaleureux… à en perdre la tête. Mouchetés de petites taches dorées qu’il n’avait jamais remarquées avant – puisqu’il avait dû garder ses distances avec elle –, ses yeux étaient encore plus envoûtants de près que dans son souvenir.
En travers de lui, la sensation de ses seins pressés contre son torse apaisant les élancements douloureux de ses blessures, elle le fixait, sa bouche laissant échapper un « oh » surpris. Bon sang, à présent toute son attention était accaparée par ces lèvres pulpeuses qu’il voulait désespérément lécher, goûter… et mordiller.
Reprends-toi. Thorne s’éclaircit la gorge et força son regard à revenir vers ses yeux.
— Dis-moi pourquoi.
Anjali détourna les yeux.
— Euh, je ne m’en souviens pas.
— Foutaises. Tu as dit que tu étais hantée par mon image. Tu n’aurais jamais pu oublier. Dis-le-moi.
Elle le regarda avec une lueur différente dans les yeux.
— OK. Si tu me donnes ton nom.
— Non.
— On n’a rien sans rien. Vérité pour vérité. Confiance pour confiance.
La première impulsion de Thorne fut de la repousser une fois de plus. Son instinct le poussant à ériger des murs inébranlables autour de lui – surtout quand il était question d’elle – était si profondément ancré qu’il voulait tout arrêter, la repousser, et revenir au statu quo précaire qui existait entre eux avant.
Mais… une partie de lui désirait ardemment changer. Une envie latente, en son for intérieur, de partager, de s’ouvrir, et d’établir des liens, surtout avec elle.
— Thorne.
Ce mot était sorti de sa bouche avant qu’il puisse réfléchir davantage à cette dangereuse envie d’être vu.
Les traits d’Anjali s’adoucirent.
— Thorne, répéta-t-elle.
Son nom sur ses lèvres était la plus douce des bénédictions. Elle sourit et inclina la tête.
— Enchantée, Thorne.
Des vagues de chaleur et des fourmillements d’excitation partant de son entrejambe traversèrent le démon. Il voulait dire quelque chose, lui répondre de façon intelligente, mais il ne pensait pas en être capable. Il se contenta d’un hochement de tête qu’il espérait empreint d’assurance.
Anjali déglutit et changea légèrement de position. Le mouvement de ses courbes souples sur son corps le fit se raidir alors qu’il luttait contre l’envie de la hisser entièrement sur lui.
— Quand je t’ai vu à l’époque, commença-t-elle d’une voix posée, j’ai juste eu ce ressenti. Comme si tu étais spécial, que ta vie était spéciale. J’ai vu quelque chose en toi. De la bonté. Une lumière.
Thorne réprima de justesse un ricanement. Quelle ironie !
— Il n’y a que toi.
Ses yeux envoûtants d’un brun ambré croisèrent les siens.
— Pardon ?
— Il n’y a que toi pour voir de la lumière chez un démon des ombres.
Elle esquissa un petit sourire, qui disparut en une seconde.
— Depuis combien de temps me protèges-tu ?
— Huit ans, à quelques mois près.
Elle prit une grande inspiration.
— Pourquoi ?
Perplexe, il fronça les sourcils.
— Comment ça, pourquoi ? Tu m’as sauvé la vie.
— Oui, et tu as sauvé la mienne des centaines de fois depuis. Je suis sûre que tu as repayé ta dette de sang peu de temps après avoir commencé à me suivre comme mon ombre. Alors, pourquoi avoir continué à veiller sur moi ?
Thorne hésita. Vérité pour vérité. Confiance pour confiance. Il voulait vraiment qu’elle le sache, qu’elle réalise à quel point son acte de pure bonté l’avait touché.
— Au début, j’étais curieux. Fasciné. Tu avais fait preuve de gentillesse envers moi sans raison apparente à un moment où… je n’étais pas habitué à ce que de parfaits inconnus me témoignent de la sympathie sans contrepartie, en quelque sorte.
Lorsque sa famille l’avait jeté à la rue, il avait dû se débrouiller seul pour trouver de quoi manger et se mettre à l’abri. En tant que démon des ombres, il avait pu utiliser son camouflage la nuit pour s’introduire où il voulait et voler ce dont il avait besoin. Mais parfois, trouver un endroit sûr où passer la journée – durant laquelle il ne pouvait pas compter sur ses pouvoirs démoniaques et était vulnérable à la lumière du jour – s’était avéré difficile. Et parfois, la contrepartie exigée pour cet abri avait meurtri son âme…
Le regard d’Anjali s’assombrit.
— Tu n’étais qu’un enfant.
— Oui, eh bien, le monde peut se révéler dangereux pour un enfant livré à lui-même.
— Livré à lui-même ?
— Ce n’est pas important pour le moment, dit Thorne d’une voix rauque en secouant la tête. (Il raffermit sa prise sur son poignet, son pouce caressant sa peau douce.) Toi, tu as été gentille. Je n’ai pas compris pourquoi. Alors je t’ai retrouvée plus tard. Je t’ai observée, pour essayer de comprendre qui tu étais. Je t’étais redevable, donc quand tu t’es retrouvée dans le pétrin, je t’ai aidée. Après t’avoir sauvé la vie, il fallait que je continue. Je ne pouvais pas cesser de te protéger du jour au lendemain.
Anjali retenait son souffle, attentive à chacun de ses mots, son regard faisant des allers-retours entre ses yeux et ses lèvres.
— Pourquoi ? demanda-t-elle à voix basse pour l’inciter à se confier.
La voix du démon se réduisit à un murmure grave.
— Parce que c’est ce qui arrive quand tu te réveilles une nuit et que tu réalises que la vie de quelqu’un d’autre est devenue plus importante à tes yeux que ta propre vie.
La sorcière rougit.
— Qu’est-ce qu… ?
— Tu as donné un sens à ma vie. Te protéger, ça m’a donné un but. Je me suis raccroché à ça puisque je n’avais pas grand-chose d’autre.
Thorne déglutit et s’interrompit un instant, une tempête d’émotions contradictoires faisant rage en lui. Il ne devrait pas lui dire, et pourtant il avait besoin de lui dire.
— Tu es ma raison de vivre. Je suis toujours impatient de te voir, même en sachant que tu ne me verras pas. Le simple fait de veiller sur toi me rend… heureux.
— Thorne… (Elle secoua légèrement la tête.) Je…
— Pas la peine. Ça va. Tu n’as pas besoin de dire quoi que ce soit. Je voulais juste que tu le saches.
Il relâcha son poignet, s’apprêtant à la repousser gentiment pour qu’elle s’écarte de lui, et c’est alors qu’elle se pencha pour l’embrasser. Il resta figé de surprise pendant un instant. Puis la chaleur de ses lèvres sur les siennes se répandit en lui, le traversant comme un courant électrique. À tous les endroits où elle le touchait – son nez effleurant sa joue, son menton pressé contre le sien, le poids de ses seins contre son torse –, des picotements chauds et plaisants se manifestaient jusque dans ses nerfs, le faisant se sentir aussi incroyablement vivant que s’il venait de mettre les doigts dans une prise électrique. Tout son corps vibrait.
Se délectant de son parfum – d’herbe fraîchement coupée et de nuits d’été –, Thorne enfouit ses doigts dans sa chevelure et l’attira plus près alors qu’il répondait à son baiser. Le petit gémissement de plaisir de sa sorcière l’encouragea à poursuivre. Il lécha sa lèvre inférieure, la suçota avec douceur, et la mordilla.
Le souffle court, Anjali ouvrit subitement sa bouche pour lui et approfondit le baiser. Au moment où leurs langues se rencontrèrent, le monde de Thorne bascula dans l’extase.
Comment un si léger toucher pouvait-il court-circuiter tout son être ? Il n’en savait fichtrement rien ! Tout ce dont il était certain à cet instant, c’était que le fait d’embrasser Anjali était la chose la plus excitante qu’il ait jamais faite.
Même ses rêves les plus sensuels, où il s’imaginait ce qu’il ressentirait en la touchant, étaient bien loin de la réalité. Ceci – son odeur, sa chaleur, son goût, la façon dont elle se laissait aller contre lui – éclipsait tous les fantasmes qu’il avait nourris à son sujet. Il poussa un grognement, la douleur mordante de ses blessures oubliée devant la sensation paradisiaque du corps d’Anjali penché sur le sien, ses seins frottant contre son torse.
Dans un sursaut, elle rompit leur baiser et le regarda fixement.
— Bon sang, je suis tellement désolée.
Qu’est-ce qu… ? Thorne cligna des yeux, son cerveau imbibé de plaisir tentant en vain de comprendre ce qui se passait.
Anjali s’écarta de lui et rajusta ses vêtements.
— Tu es encore blessé et voilà que je me frotte partout contre toi comme une chienne en chaleur. C’est n’importe quoi !
Enfouissant son visage dans ses mains, elle se tourna une seconde, puis reposa les yeux sur lui.
— Tu veux que j’aille te chercher des antidouleurs ? Tu as du paracétamol ? De l’ibuprofène ? Je vais aller voir.
Et sur ce, elle se précipita vers la salle de bain.
Le démon cligna de nouveau les yeux, interloqué par ce brusque changement d’humeur et de tempo. Il lui fallut un moment, mais la réalité revint percuter son confortable univers d’évasion sensuelle comme un coup de massue. Qu’est-ce qui lui avait pris d’embrasser Anjali ? De toutes les choses incroyablement stupides qu’il aurait pu faire…
Il se frotta le visage des deux mains en maugréant et ferma les yeux. S’impliquer ainsi avec elle ne pourrait mener qu’à la catastrophe. Peu importe à quel point il la désirait – et à quel point elle le désirait manifestement en retour –, peu importe à quel point le fait d’être avec elle était fantastique, il ne pouvait pas s’autoriser une telle intimité.
Outre le fait qu’un accouplement entre une chāyā darśinī et un démon des ombres – la quintessence des ennemis jurés – était déjà assez ironique et inconcevable, il y avait ce léger petit souci avec son passé… et le secret qui l’entachait. Si jamais Anjali le découvrait un jour…
Le cœur de Thorne vacilla et il se sentit étouffer, la pièce semblant soudain dépourvue d’air. Tremblant, il se redressa et agrippa le dossier du canapé d’une poigne d’acier. Il fit basculer ses jambes pour poser ses pieds sur le sol et se pencha en avant, sa vision s’obscurcissant. Du calme, Thorne. Respire calmement. Il mit sa tête entre ses genoux, la respiration sifflante. Il était parcouru de sueurs froides. La douleur mordante de ses blessures lui semblait lointaine, occultée par la force de son attaque de panique.
Elle ne doit jamais le découvrir.
Il s’en assurerait. En gardant ses fichues distances, même si cela devait lui briser le cœur.
— Par les Puissances Supérieures, comment se fait-il que tu n’aies pas un seul comprimé antidouleur chez toi ?
La voix d’Anjali était parvenue jusqu’à ses oreilles depuis la salle de bain, son ton plus incrédule que jamais.
— J’ai horreur de ça, dit-il d’une voix éraillée.
Thorne détestait la sensation de perdre le contrôle, même de façon minime, sur son corps et son esprit. Il préférait agoniser durant des heures plutôt que d’être anesthésié et drogué.
— Alors tu n’as jamais… ?
Elle s’interrompit en le voyant et le rejoignit en un instant, lui faisant relever la tête et écartant ses cheveux de son visage.
— Bon sang, est-ce que ça va ? Qu’est-ce qui se passe ?
Les yeux d’Anjali cherchèrent les siens, et ils reflétaient une telle inquiétude. Pour lui. Il n’avait pas l’habitude qu’on se fasse du souci pour lui. Qu’Anjali se fasse du souci. Il ne pouvait rien faire d’autre que la regarder fixement et s’émerveiller devant ce qui ressemblait à un rêve, une hallucination. La douleur l’avait peut-être fait disjoncter finalement.
La sorcière se mordilla la lèvre, fronçant ses sourcils noirs bien dessinés.
— C’est à cause de moi, pas vrai ? Tu as mal parce que je me suis jetée sur toi. Je n’aurais pas dû te sauter dessus comme ça. (Elle ferma les yeux.) Je suis vraiment, vraiment désolée.
Thorne posa une main sur le visage de sa sorcière et caressa sa joue soyeuse du pouce.
— Non. Ça ne m’a pas dérangé. On m’a sauté dessus un certain nombre de fois dans ma vie, mais cette fois-là était de loin la plus agréable.
Il l’observait avec fascination tandis qu’elle rougissait davantage. La tension était palpable dans l’air entre eux, si électrisé qu’il était certain qu’une unique étincelle de magie suffirait à embraser la pièce.
Bon sang, il s’était encore laissé ensorcelé par elle aussi sûrement qu’une fée était attirée par un feu de joie. Et il se brûlerait aussi les ailes s’il ne se ressaisissait pas et ne gardait pas ses distances.
— Tu devrais t’en aller, dit-il d’un ton plus brusque que prévu.
Anjali sursauta comme s’il l’avait giflée.
Mince. Il s’éclaircit la gorge avant d’ajouter :
— Je veux dire, ta famille va sûrement s’inquiéter. Tu devrais rentrer chez toi.
— J’avais prévu le coup. J’ai un alibi pour la nuit. Ils savent que je ne rentrerai que dans la matinée.
— Tu ne devrais quand même pas rester ici.
Le démon fit abstraction de son air blessé – il valait mieux mettre un terme à cela maintenant – et regarda par la fenêtre. La nuit régnait sur le monde. Le jour ne se lèverait pas avant encore quelques heures.
— Je vais te raccompagner pour m’assurer que tu rentres sans encombre.
Il commença à se lever, mais s’arrêta sur-le-champ à cause de la douleur atroce qui lui transperça le flanc. Contractant ses muscles, il s’agrippa de nouveau au dossier du canapé d’une poigne d’acier, tentant de dissimuler à quel point il tremblait sous l’effort. La sueur perlait sur son front. Des petits points lumineux dansaient dans son champ de vision. Son estomac se noua.
— Wow !
Anjali bondit sur ses pieds et l’agrippa par les bras pour le stabiliser.
— Tu n’es pas en état de raccompagner qui que soit où que ce soit. Rallonge-toi.
— Je vais bien.
Il avait prononcé ces mots avec la mâchoire crispée, respirant de façon aussi laborieuse que s’il venait de courir un marathon. Sa poitrine lui faisait également aussi mal que si cela avait réellement été le cas.
— Bien sûr, et je suis Aishwarya Rai Bachchan.
— Qui ça ?
— Une grande star bollywoodienne. Peu importe. (Elle écarta le sujet d’un geste de la main, puis lui tapota la poitrine du doigt en prenant soin d’éviter ses plaies.) Toi, tu dois te reposer. Alors, rallonge-toi.
— Je dois te protéger. Ton amulette est désactivée. Tu ne peux pas rentrer seule.
— Eh bien, je vais simplement devoir rester ici pour l’instant, non ?
Elle lui adressa un sourire lui donnant un air aussi satisfait que celui d’un chat après un bol de lait.
— Très bien, grommela le démon en s’affalant une fois de plus sur le canapé.
— Attends une minute.
Elle se rendit dans la chambre d’un pas nonchalant et en revint avec son oreiller et sa couverture.
Hébété, Thorne obéit lorsqu’Anjali lui ordonna de se pencher en avant. Elle plaça l’oreiller derrière son dos, le fit bouffer, puis poussa gentiment le démon pour qu’il pose sa tête dessus. Elle étendit ensuite la couverture sur lui et le borda avec précaution pour ne pas lui faire mal. Son esprit confus lui donnant le tournis, il la regarda fixement.
— Tu as faim ? Je vais te faire un petit quelque chose à manger. Voyons ce que tu as là-dedans, dit-elle en se dirigeant vers la cuisine avant qu’il puisse prononcer même un mot de protestation.
Il l’entendit fouiller dans les placards, en sortir des trucs, ronchonner, et – enfin – pousser un cri triomphant, suivi du cliquetis de casseroles, d’assiettes et d’ustensiles. Il se résolut à son sort et ferma les yeux, faisant vraiment de son mieux pour chasser la vision du visage empourpré de désir d’Anjali de son esprit, et pour oublier la sensation de ses lèvres sur les siennes, de sa langue explorant sa bouche…
Stop, stop, stop ! Se couvrant les yeux d’un bras, il serra la mâchoire et fit de son mieux pour dissimuler son érection. Il pourrait revisiter ce souvenir plus tard, lorsqu’il serait de nouveau seul et aurait pris ses distances avec Anjali de manière permanente.
Une odeur alléchante de poulet fait maison flotta jusqu’à ses narines depuis la cuisine, lui mettant l’eau à la bouche. Son estomac gronda suffisamment fort – il en était sûr – pour réveiller toute la colonie de lutins vivant dans le bâtiment abandonné situé de l’autre côté de la rue.
— Et voilà, annonça Anjali.
Le démon ouvrit les yeux sur un bol de soupe fumante que sa sorcière lui tendait avec un sourire jusqu’aux oreilles.
— Un bouillon de poule. Bon pour l’âme, bon pour le corps. Ça t’aidera à guérir. Enfin, je n’ai rien de magique à mettre dedans, désolée pour ça, mais il est quand même très bon.
Thorne garda les yeux rivés sur le bol, battit des paupières, déglutit malgré la boule apparue de façon subite et impromptue dans sa gorge. Son cœur se serra, en proie à une souffrance d’un genre nouveau.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-elle en riant. On dirait que personne ne t’a jamais préparé un bouillon de poule avant quand tu étais malade.
Il baissa la tête, espérant que les cheveux qui retomberaient devant son visage masqueraient l’inexplicable voile d’humidité brillant dans ses yeux.
— Minute. (Elle prit une grande inspiration.) C’est vrai ? Personne ne t’a jamais fait de soupe avant quand tu étais malade ?
S’efforçant au mieux de maîtriser le tremblement de ses mains, il tendit le bras et prit le bol. Se concentrant sur la vapeur s’élevant de la soupe, il haussa les épaules.
— Les gens font ça normalement ?
— La famille, oui. Les parents. Ta mère ne t’a jamais…
— Elle est morte en me mettant au monde.
Il avala une pleine cuillerée de soupe. Cette saveur serait désormais toujours associée au souvenir de quelqu’un prenant soin de lui. D’Anjali prenant soin de lui. Il se fit une note mentale pour se souvenir de stocker les ingrédients nécessaires à la préparation du bouillon de poule à l’avenir, afin de pouvoir revivre ce moment lorsqu’il garderait de nouveau ses distances avec elle.
— Oh…
Elle resta bouche bée un instant, et quelque chose se brisa dans son regard. Elle affichait toujours ses émotions si ouvertement, son Anjali. Quoi qu’elle ressente, c’était inscrit sur son visage.
— Je suis désolée, murmura-t-elle. Je ne savais pas. (Elle s’éclaircit la gorge, et son expression s’assombrit.) Ma mère est partie, elle aussi.
Les mots frappèrent Thorne comme un coup de pied circulaire en pleine poitrine.
— Elle est morte quand j’avais six ans.
Je sais. Il continua à manger, calme et impassible à l’extérieur. À l’intérieur, il se décomposait.
— Je suis désolé aussi.
Plus que tu ne pourras jamais le comprendre. Ces fichus mots creux, vides de sens, faisaient voler son cœur en éclats. Ils n’auraient aucune valeur à ses yeux, aucune, si elle connaissait toute la vérité.
Anjali garda le silence pendant un moment, et durant ce laps de temps, Thorne se décomposait un peu plus à chaque minute qui passait à cause du terrible secret qu’il lui cachait.
— C’était un démon des ombres, tu sais, poursuivit-elle d’une voix posée.
Une peur glaciale l’assaillit, se propageant jusque dans son âme, dans cette partie la plus obscure en permanence assiégée par un sentiment de culpabilité.
— Ma mère était aussi une chāyā darśinī. Elle était seule dehors, elle a repéré un démon des ombres, et elle a appelé ma tante pour obtenir de l’aide pour le tuer. Elle avait l’intention d’attendre les renforts avant de le combattre, mais quelque chose a dû révéler sa présence au démon. Quand ma tante et ma grand-mère sont arrivées sur les lieux, elles l’ont trouvée morte, avec des résidus d’énergie typiques d’un erebos à proximité.
Thorne ferma les yeux, s’efforçant de respirer malgré le poids qui l’oppressait et menaçait de l’anéantir.
— Est-ce que ta famille a pu attraper le démon ?
Il ne savait absolument pas comment il avait réussi à s’exprimer d’une voix aussi calme et dépourvue d’émotion.
— Non. L’énergie résiduelle était trop ténue pour pouvoir remonter sa piste. Mes pouvoirs ont émergé un an plus tard, et ma famille m’a très vite emmenée en patrouille, mais je n’ai jamais retrouvé ce démon. Je suppose qu’il est parti ailleurs ensuite…
Elle marqua un petit temps d’arrêt avant d’ajouter d’une voix fluette :
— Tu es le premier et le seul démon des ombres que j’aie jamais rencontré.
Et elle n’avait jamais fait le rapprochement. Elle savait qu’il devait avoir à peine un an de plus qu’elle et s’était probablement dit qu’un garçon de cet âge ne pouvait absolument pas être impliqué dans la mort de sa mère. Au plus profond de son être, une autre partie de lui se brisa.
Anjali le gratifia d’un sourire bienveillant. Ses yeux reflétaient une telle confiance. Une confiance qu’il ne méritait pas. Tout comme il ne la méritait pas, elle. Il y avait une raison pour laquelle sa famille l’avait abandonné, l’avait rejeté comme un pestiféré. Il était toxique et incarnait la mort, semant le malheur autour de lui, et la mort ne méritait pas l’affection qui brillait dans les yeux d’Anjali.
Au matin, il la laisserait partir, la pousserait à s’en aller si nécessaire, et il sortirait de sa vie pour de bon. La simple pensée qu’elle découvre ce qu’il avait fait – que cette confiance et cette affection se transforment en haine et en peur – était suffisante pour lui donner envie d’arracher son propre cœur. Il ne pourrait jamais supporter de voir Anjali le regarder avec mépris. Ou qu’elle souffre à cause de lui. Et s’il restait dans les parages, s’il permettait à cette histoire d’aller plus loin, elle allait souffrir. Il la salirait, comme il l’avait fait avec tout le reste dans sa vie.
— Il faut que je dorme, annonça-t-il d’une voix aussi brisée que son être. Tu veux bien fermer les volets ?
— Bien sûr.
Elle alla jusqu’aux fenêtres et s’exécuta, s’assurant que les grands panneaux les couvraient bien et occulteraient toute la lumière du jour. Ensuite, elle le borda de nouveau, caressa ses cheveux, et murmura :
— Bonne nuit.
Cette douleur, qui réduisait son cœur en miettes et transperçait son âme, était bien plus atroce que celle de n’importe quelle blessure à l’issue d’un combat.
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