• Pour l’âme d’un démon – Chapitre 5

    Les muscles tremblants, Anjali grimpa le dernier mètre de corde et agrippa le rebord de la fenêtre. Poussant un soupir d’humiliation, elle se hissa avec peine jusqu’à ce qu’elle parvienne à faire passer une jambe par-dessus pour entrer dans sa chambre. Il faut que je travaille ma capacité à escalader les murs. En même temps, elle n’aurait jamais imaginé devoir régulièrement escalader le mur latéral de sa maison familiale pour se faufiler dans sa chambre.

    C’était pourtant précisément ce qu’elle avait fait cette nuit et celle d’avant : prétendre aller au lit de bonne heure, quitter discrètement la maison une fois que tout le monde dormait, et revenir en douce avant l’aube. On aurait dit une ado indisciplinée en train de faire une bêtise, et non une sorcière adulte de vingt-deux ans. Mais dans une famille comme la sienne où tout le monde se mêlait en permanence des affaires des autres, et où la notion d’intimité avait été redéfinie pour désigner ces courts moments où quelqu’un devait se rendre aux toilettes, qu’aurait-elle pu faire d’autre ?

    Elle atterrit avec un bruit sourd sur le sol de sa chambre, se remit tant bien que mal sur ses pieds, et jeta un coup d’œil par la fenêtre. Là, appuyée contre l’érable devant la maison, entourée d’ombres tournoyantes que seuls ses yeux pouvaient déceler, se tenait la raison pour laquelle elle se comportait comme une jeune fille en mal d’amour. Elle salua Thorne de la main, et – assuré qu’elle était bien rentrée saine et sauve chez elle – il lui sourit, inclina la tête, et reprit la direction de la ville. 

    Anjali le regarda descendre la rue sous les faibles lueurs de l’aube à l’horizon, le cœur empli d’un curieux mélange de chagrin doux-amer et de joie rayonnante. Elle avait passé les deux dernières nuits avec lui, des heures volées dans l’obscurité, et plus elle en avait appris sur son démon des ombres, plus elle était tombée amoureuse de lui, de manière irrévocable. Il la touchait profondément. La rendait vraiment heureuse. Et surtout, il l’entourait de tant de tendresse qu’elle se sentait à l’abri de tout danger. La façon qu’il avait de la regarder, de la caresser, avec tant de fascination et de dévouement faisait chavirer son cœur. 

    Ils pouvaient faire en sorte que leur relation fonctionne. Elle trouverait le moyen de l’annoncer en douceur à sa famille, et elle leur ferait réaliser qu’il s’agissait d’un homme bien, qui ne leur voulait aucun mal. Merle avait bien réussi à faire accepter le démon dont elle était amoureuse au sein de la communauté sorcière, alors pourquoi pas elle ?

    Non pour la première fois ces deux derniers jours, ses pensées se tournèrent vers la grande sœur de Maeve, sa meilleure amie, et la façon dont la sorcière – récemment devenue une Aînée – s’était battue et avait obtenu le droit de garder son démon à son côté de manière officielle, le rendant intouchable en tant que son compagnon et mari. Cela donnait de l’espoir à Anjali, lui permettait de rêver d’un avenir où Thorne pourrait aussi faire partie de sa vie à la vue de tous, et non comme un amant qu’elle devait rejoindre en secret à la nuit tombée. 

    Elle se changea et se mit au lit, sombrant aussitôt dans le sommeil après être restée debout une bonne partie de la nuit – Thorne ne l’ayant pas vraiment laissée dormir. Elle profita d’un sommeil réparateur pendant quelques heures trop courtes avant que sa cousine Kiran fasse irruption dans sa chambre et lui dise très franchement que dormir jusqu’à dix heures du matin n’était vraiment pas approprié pour une sorcière de son âge.

    Sa fillette en équilibre sur l’une de ses hanches, Kiran attendait qu’Anjali s’extirpe de son lit. 

    — Allez, belle endormie. Maman veut te voir dans la cuisine. 

    — Encore quelques minutes, murmura Anjali contre son oreiller. Ou une heure ou deux…

    — Voyons, Anju, tu as assez dormi. Je ne comprends pas comment tu peux être aussi fatiguée. Tu t’es couchée à neuf heures. Tu as dormi pendant treize heures, et tu ne veux toujours pas te lever ? Tu es malade ?

    Kiran s’approcha et posa une main sur le front d’Anjali.

    Cette dernière la repoussa en agitant les bras.

    — Arrête, je vais bien. 

    — Je vais te faire une soupe. 

    Kiran tourna les talons et se dirigea vers la porte, sa fille Sunita rebondissant sur sa hanche tandis qu’elle marchait.

    — Maa-ji, cria Kiran en descendant l’escalier, Anju est malade. Je vais lui préparer quelque chose. 

    Que les dieux me viennent en aide ! Anjali se frotta le visage de ses deux mains. Parfois, l’idée de déménager et de vivre seule comme Maeve l’avait fait lui semblait vraiment bonne. Cependant, son amie avait payé le prix fort pour sa tentative d’indépendance de sa famille sorcière.

    Le cœur encore meurtri par la découverte de l’épreuve difficile par laquelle Maeve était passée, Anjali se fit une note mentale pour penser à appeler de nouveau sa meilleure amie aujourd’hui. Lorsque Maeve avait été enlevée puis torturée jusqu’à la faire pratiquement basculer dans la folie, son visage lacéré méconnaissable, Anjali était en voyage en Inde où elle rendait visite à de la famille, et elle n’avait appris ce qui s’était passé qu’à son retour, deux semaines après. Anjali éprouvait le besoin viscéral d’être là pour son amie, de lui donner un semblant de normalité après un tel calvaire en lui parlant simplement, en passant du temps avec elle, et en essayant de la faire sourire. 

    Elle envoya un texto à Maeve pour lui demander comment elle allait et lui dire qu’elle allait l’appeler plus tard, puis elle se força à sortir du lit, prit une douche, s’habilla, et s’aventura en bas, dans la cuisine. 

    Madhuri était en train de ciseler des herbes tandis qu’une concoction bouillait sur la gazinière. Lorsqu’Anjali entra, sa tante leva la tête, son regard perspicace observant son apparence dans les moindres détails, et elle dut réprimer la suspicion que sa parente pouvait voir ses secrets les plus profonds à travers ses mensonges.

    — Kiran dit que tu es malade ? demanda tante Madhuri. Qu’est-ce qui se passe ?

    — Non, je ne suis pas malade, vraiment. Je me sens bien. Ne t’inquiète pas, mausi-ji, répondit-elle en attrapant l’une des pâtisseries que sa tante avait faites ce matin. Tu voulais me parler ? 

    — Oui. J’ai besoin que tu viennes patrouiller avec moi ce soir. 

    Anjali sentit son estomac se nouer. Si elle devait patrouiller, elle ne pourrait pas voir Thorne… Elle s’efforça de conserver une expression neutre. 

    — D’accord. Il y a un problème ?

    Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas eu besoin de patrouiller, aucun démon des ombres n’ayant été repéré dans les parages depuis un bon moment.

    — Une sorcière a été tuée et une autre blessée. Celle qui a été blessée s’appelle Serena Holt, je pense que tu l’as vue au mariage d’Elise.

    Anjali fit oui de la tête.

    — Ce qu’elle décrit à propos de son assaillant semble indiquer que nous avons affaire à un erebos. Nous avons mené notre petite enquête parmi la communauté de l’autre monde, et il y a des rumeurs à propos de la présence d’un démon des ombres dans les parages. 

    Le cœur d’Anjali se glaça d’effroi et cette sensation se répandit dans tout son être. Thorne n’avait pas pu faire cela. Impossible. En dehors du fait qu’elle avait passé les deux dernières nuits avec lui – lui procurant donc un alibi en béton –, elle était persuadée qu’il ne ferait jamais une telle chose. Il devait s’agir d’un autre démon des ombres qui venait d’arriver dans la région. 

    — Qui a été tué ? demanda-t-elle d’une petite voix, le cœur serré de compassion pour la famille de cette sorcière. 

    — Penelope Ortiz.

    Elle connaissait Penelope de vue, une sorcière à l’esprit vif aux traits délicats et aux doux yeux bruns. Elle laissait deux fillettes derrière elle. 

    — C’est horrible.

    Anjali se frotta nerveusement la poitrine, mortifiée pour les deux fillettes qui allaient maintenant devoir grandir sans leur mère. Je suis bien placée pour savoir ce qu’elles ressentent.

    — Oui, acquiesça sa tante avec une expression à la fois peinée et rageuse. Et nous allons attraper le saala qui a fait ça.

    Comme on a attrapé le meurtrier de ma mère ? Cette pensée lui traversa l’esprit et elle s’empêcha de justesse de la formuler à voix haute. Ce n’était pas la faute de sa tante si elles n’avaient jamais retrouvé l’assassin de sa mère. Anjali se sentait plus responsable à cause de son échec en tant que chāyā darśinī. Un échec pesant pour elle, qui assaillait parfois sa conscience de manière impromptue, lui coupant le souffle et lui faisant mal au cœur. 

    — Aree, sweetu, arrête ça tout de suite. 

    Madhuri l’étreignit, son regard perspicace ayant remarqué les lèvres tremblantes d’Anjali et les larmes brillant dans ses yeux.

    — Ne pense pas ça, murmura-t-elle contre ses cheveux, l’entourant d’amour et de chaleur. Ce n’est pas ta faute. Tu as toujours fait de ton mieux, tout le monde le sait. Ta mère le sait, elle aussi.

    Anjali hocha la tête, la gorge serrée et les yeux brûlants.

    — Nous allons attraper le démon cette fois. Ro mat, beta. Ne pleure pas.

    — D’accord.

    Anjali fit un pas en arrière, essuya ses yeux, et s’efforça de sourire.

    Sa tante lui caressa la joue et sourit en retour. Kiran, qui se tenait derrière Anjali, lui donna une brève accolade.

    — Chalo na, allez, viens, dit sa cousine en l’entraînant dans le salon. Sunita veut te montrer quelque chose.

    Et avant qu’Anjali ait le temps de réaliser ce qui se passait, elle se retrouva enveloppée des rires, sourires, et babillements d’une enfant de deux ans. 

    * * *

    Je ne pourrai pas venir ce soir. En patrouille. Je t’appelle dès que possible.

    Anjali avait envoyé ce message à Thorne avant de sortir avec Madhuri, le cœur serré à l’idée de ce qu’il ressentirait en apprenant qu’il ne la verrait pas ce soir. Elle était nerveuse, son regard fusant à droite et à gauche, ses doigts jouant avec son portable tandis qu’elle marchait à côté de sa tante dans les rues de Pearl District. Le quartier était animé malgré l’heure tardive, des personnes faisant du shopping flânaient sur les trottoirs, des couples et de petits groupes se dirigeaient vers l’une des brasseries, et les inévitables sans-abri vagabondaient, à la recherche de nourriture, d’un endroit où dormir, ou de quoi assouvir une malheureuse addiction. 

    — Tu attends un coup de fil ?

    Anjali sursauta et rangea maladroitement son téléphone dans son sac à main. 

    — Non, j’étais juste… en train de réfléchir.

    — Tu devrais plutôt être en train de chercher, dit sa tante en haussant les sourcils avec une moue de reproche. 

    — Bien sûr, mausi-ji

    Le visage rouge d’embarras, Anjali se remit à balayer les rues et la foule du regard, à l’affût de toute ombre sortant de l’ordinaire. Par respect pour la mémoire de Penelope, elle devait utiliser au mieux son pouvoir unique pour trouver cet erebos et faire en sorte que la justice soit rendue à la famille Ortiz.

    Elles empruntèrent les rues plus sombres du quartier, les zones moins embourgeoisées et moins fréquentées, où peu de gens aimaient s’aventurer. C’était un terrain de chasse apprécié par les démons, suffisamment proche des rues touristiques animées du centre et de Pearl District, avec cependant de nombreux coins sombres et bâtiments à l’abandon pour se cacher. Il y avait de bonnes chances que le démon des ombres fréquente également cette zone. 

    Madhuri s’arrêta, visiblement tendue, les yeux rivés sur l’autre bout de la ruelle dans laquelle elles venaient de tourner. 

    — Reste derrière moi, dit-elle à voix basse. 

    — Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Anjali d’une voix également réduite à un murmure. 

    — J’ai cru voir un démon happeur là-bas. Je vais aller voir. Reste là.

    Anjali acquiesça d’un hochement de tête et se dirigea vers le mur, son souffle formant une traînée vaporeuse devant ses yeux. Le dos appuyé contre les briques, elle continua à balayer les alentours du regard tandis que sa tante marchait jusqu’au bout de la ruelle et tournait à l’angle d’un pas prudent. 

    L’air vibra à côté d’elle et une vague de chaleur accompagnée d’ombres tournoyantes effleura sa peau. Avant qu’elle puisse pousser un cri pour alerter sa tante, une main se plaqua sur sa bouche. Les ombres l’enveloppèrent. 

    — Chuuut, c’est moi. 

    Le visage de Thorne apparut.   

    Anjali se sentit immédiatement soulagée. Elle prit une grande inspiration – et mordit la main du démon qui couvrait toujours sa bouche.

    — Aïe ! laissa-t-il échapper en retirant brusquement sa main, l’air perplexe. C’était pour quoi, ça ?

    — Pour la crise cardiaque que j’ai failli avoir à cause de toi ! Ne t’approche pas de moi sans prévenir comme ça, surtout quand je suis en patrouille. 

    Elle soupira puis se hissa sur la pointe des pieds et déposa un baiser sur ses lèvres.

    — Je suis désolée d’avoir dû annuler pour ce soir, mais ma tante m’a demandé de venir avec elle. Comment m’as-tu trouvée ?

    Thorne haussa les épaules avec un sourire en coin.

    — Je suis doué. 

    Oh, ce petit sourire taquin qu’il avait, il ne manquerait jamais de faire chavirer son cœur. 

    — Ça, c’est certain. 

    Elle sourit et s’écarta un peu de lui pour sortir de son camouflage ténébreux. 

    Lorsque le démon voulut attraper sa main pour la ramener dans les ombres, les yeux empreints d’un désir brûlant, la sorcière fit non de la tête.

    — Il vaut mieux que je reste à l’extérieur du voile. Si ma tante revient et qu’elle ne me voit pas, elle va péter les plombs d’inquiétude. 

    En disant cela, Anjali jeta un coup d’œil par-dessus son épaule pour voir si sa tante était toujours hors de vue. RAS. Elle se retourna vers Thorne. 

    — Je pourrai m’éclipser quand j’aurai fini de patrouiller. 

    — Je vais rester avec toi. (Il inclina la tête comme s’il réfléchissait à quelque chose.) Je pourrais t’aider. 

    — Euh, je ne sais pas, répondit-elle en se mordillant la lèvre et en trépignant de nervosité. Écoute, si je patrouille ce soir, c’est parce qu’un autre démon des ombres se trouve dans le coin selon les rumeurs. Il a tué une sorcière et en a blessé une autre. 

    Thorne se figea de façon surnaturelle. Il la regarda un instant d’un air impassible avant de détourner les yeux.

    — Je suis désolé pour la sorcière, dit-il d’une voix aussi froide que l’air nocturne. 

    — Tu as des infos sur cet autre erebos ? Tu as entendu quelque chose ?

    Il fit non de la tête, les yeux baissés et les sourcils froncés. 

    — Je…

    Avant qu’il puisse finir cette phrase, une frappe de magie incendiaire percuta le mur derrière lui, le manquant d’à peine quelques centimètres. Des fragments de brique s’écrasèrent au sol, laissant un trou de la taille d’un ballon de basket dans la façade. 

    Thorne fit un bond de côté tandis qu’Anjali pivotait sur ses talons. Madhuri se tenait debout au milieu de la ruelle, son bras tendu brillant de magie résiduelle. Bon sang, elle l’avait probablement vue parler au mur dans la pénombre et vu la situation, elle en avait conclu qu’elle était en train de parler à un erebos. 

    — Viens ici, Anjali. Éloigne-toi de cette saleté de démon.

    — Non, attends.

    Anjali se plaça devant Thorne, bloquant la ligne de tir de sa tante. Cette dernière ne pouvait pas voir Thorne puisqu’il était toujours camouflé, mais si elle lançait un autre sort à peu près dans sa direction, elle pourrait bien l’atteindre quand même. 

    — Qu’est-ce que tu fais ? demanda sa tante, son visage incarnant la stupeur. Es-tu en train de protéger ce démon ? 

    — Ce n’est pas lui qu’on cherche. 

    Anjali leva les mains devant elle dans un geste rassurant. Sans quitter Madhuri des yeux, elle tourna légèrement la tête et dit par-dessus son épaule :

    — Cours. 

    Aucun bruit indiquant que Thorne avait pris la fuite. Au lieu, sa chaleur effleura le dos de la sorcière lorsqu’il se rapprocha, sa colère et sa crainte palpables dans l’air. 

    — Est-ce que ça va aller ? demanda-t-il près de son oreille, faisant naître de plaisants frissons dans son dos. 

    — Oui. Va-t’en ! 

    — Je te retrouverai plus tard. 

    Le démon se retira et Anjali braqua de nouveau les yeux sur sa tante, qui balayait la zone derrière et autour d’Anjali du regard comme si elle pouvait voir à travers le voile d’ombres de Thorne par la simple force de sa volonté. 

    * * *

    Thorne s’éloigna à reculons, les yeux rivés sur Anjali et l’autre sorcière, sa tante – qui s’appelait Madhuri s’il se souvenait bien –, jusqu’à ce qu’il puisse se cacher dans le renfoncement d’une porte. Il voulait s’assurer que tout irait bien pour Anjali, mais sans qu’elle sache qu’il était encore là. Les ombres tournoyaient autour de lui, reflétant le tumulte de ses émotions. 

    — Tu viens de laisser ce démon s’en aller, dit sa tante d’une voix teintée d’amertume et d’incrédulité. Je n’arrive pas à y croire. Surtout venant de toi. Je pensais que tu voulais venger la mort de Penelope ?

    — Il ne l’a pas tuée et il n’a pas non plus blessé Serena, protesta Anjali. Ce démon-là n’est pas celui qu’on cherche. 

    — Et comment le sais-tu ?

    Un court silence tendu. 

    — Parce que j’ai passé les deux dernières nuits avec lui. 

    Si les mots pouvaient déclencher un incendie, les siens auraient eu cet effet-là. La puissante magie de l’Aînée emplit l’air, le faisant suffisamment vibrer pour faire bourdonner les oreilles de Thorne. 

    — Que veux-tu dire ? l’interrogea sa tante d’une voix d’un calme mortel. 

    — J’étais avec lui les deux nuits précédentes. Chez lui. On n’est pas du tout sortis. Il ne peut pas avoir fait ça. 

    Le silence qui s’ensuivit était à couper au couteau. 

    — Tu es en train de me dire que… tu sors avec un démon ? dit Madhuri à voix basse. Un démon des ombres ?

    — Oui, lui confirma Anjali d’une voix fluette, mais posée.

    Sa tante ne dit rien pendant un moment, son pouvoir crépitant dans l’air froid de la nuit. 

    — Depuis combien de temps ?

    — Quelques jours. 

    Anjali garda le silence un instant, avant d’ajouter calmement :

    — Je l’aime. 

    Le démon se sentit comme électrocuté par les mots de sa sorcière. Il dut s’adosser à la porte sur des jambes chancelantes, l’esprit si confus que son voile d’ombres vacilla. 

    — As-tu perdu la tête, beta ?

    — Il n’est pas diabolique, affirma Anjali d’une voix empreinte de désespoir. Il me protège depuis des années et m’a sauvé la vie à de nombreuses occasions. Il ne me ferait jamais de mal. 

    — Et que fais-tu de ta famille ? Des autres sorcières ? C’est un démon des ombres. Le fait qu’il t’apprécie ne veut pas dire qu’il n’utilisera pas ses pouvoirs contre les autres. 

    — Non, non, il ne ferait jamais ça. Il sait que ça me ferait du mal, et il préférerait se couper en deux plutôt que de me voir souffrir. Crois-moi, j’en suis certaine

    — C’est toi qui le dis. Et tu as pensé à l’avenir ? Que se passera-t-il si vous rompez ? Si cette relation malavisée se termine mal et que sa fierté blessée le fait souffrir et le met en colère ? Comment peux-tu être sûre qu’il ne va pas se déchaîner alors et faire du mal aux autres juste pour t’atteindre, toi ?

    Thorne avait les tempes battantes et l’estomac si noué qu’il en avait la nausée. Qu’est-ce qu’Anjali allait répondre à cela ? Elle penserait sûrement que sa tante avait raison, qu’il était trop dangereux d’être avec lui compte tenu de sa réputation et de sa nature démoniaque. Comment pourrait-elle croire… ?

    — Il ne ferait jamais ça. 

    La voix d’Anjali interrompit ses pensées larmoyantes et réchauffa l’air froid de la nuit, une conviction inébranlable appuyant ses mots. 

    — Il n’est pas comme ça. Son cœur est bon. Je suis persuadée qu’il ne ferait jamais de mal à l’une d’entre nous, même si notre relation devait se terminer. Il aurait pu devenir un assassin avec ses pouvoirs d’erebos, mais tu sais ce qu’il a choisi de faire ? Il collecte des informations sur les autres démons et les créatures de l’autre monde, comme un détective privé. 

    — Donc le fait qu’il ait choisi de ne pas tuer pour gagner sa vie devrait le rendre sympathique à mes yeux ?

    Anjali poussa un soupir de frustration. 

    — Mausi-ji, crois-moi, je t’en prie. C’est quelqu’un de bien. Il y a de la lumière en lui, je peux le sentir. 

    — C’est un démon. 

    — Et si tous les démons n’étaient pas mauvais, tu y as déjà pensé ? dit Anjali d’une voix posée traversant l’air nocturne. Tu as rencontré Rhun, le mari de Merle MacKenna. Il n’est pas diabolique. 

    — Quod erat demonstrandum, rétorqua sa tante.

    — Non, ça ne reste pas à prouver. Il a aidé à sauver Maeve, et Merle se porte garante pour lui. 

    — Ce qui montre bien à quel point l’amour est aveugle. Ne te laisse pas berner par tes sentiments pour ce démon. (Un silence.) Nous devrions continuer à patrouiller, mais écoute-moi bien : cette conversation n’est pas terminée. Espérons seulement que tu ne laisseras pas le prochain démon des ombres que nous croiserons s’en tirer à bon compte aussi. 

    Les paroles indubitablement blessantes de l’Aînée résonnèrent dans la nuit tandis que son Anjali suivait sa tante dans la ruelle, s’enfonçant davantage dans le territoire des démons au sein de Pearl District. Thorne s’affaissa un instant contre la porte, le corps tremblant d’une tension qu’il n’avait aucun moyen d’évacuer. Ce qu’il venait d’entendre lui avait donné le tournis. 

    Je l’aime. Le caractère inédit de cette idée lui embrouillait l’esprit, provoquait en lui un maelstrom d’émotions sur le point de le submerger. Lui et sa sorcière avaient partagé de nombreux moments intimes ces deux dernières nuits, sur les plans physique et émotionnel. Ils avaient murmuré des paroles reflétant leur appréciation et leur confiance mutuelles, mais ni l’un ni l’autre n’avait mis de mots sur le lien qui s’était créé entre eux.  

    Le fait que son Anjali puisse réellement l’aimer, en toute sincérité, était aussi ahurissant qu’enivrant. 

    Il lui dirait ce qu’il ressentait quand il la verrait plus tard cette nuit-là, l’abreuverait de propos qu’il n’avait pas encore été capable de formuler. Elle n’aurait jamais à douter que lui aussi était tombé si profondément amoureux d’elle que cela avait éclipsé la simple affection qu’il pensait avoir pour elle avant.

    Alors qu’il se dirigeait vers son appartement, il se rappela la croyance profonde d’Anjali en sa bonté, la façon dont elle l’avait défendu devant sa tante, et – pour la première fois de sa vie – il se dit qu’elle avait peut-être raison. Il y avait peut-être de la bonté en lui, et cela suffisait pour mériter d’être aimé. 

    Thorne venait juste de refermer la porte de son appartement derrière lui lorsque les poils de sa nuque se hérissèrent. Un sentiment de malaise le fit tressaillir. 

    En une fraction de seconde, il rassembla les ombres autour de lui et s’écarta de l’endroit où il se tenait au cas où l’intrus l’aurait vu et s’apprêterait à l’attaquer. De cette façon, il le manquerait et serait incapable de savoir où il était. 

    Un rire rauque emplit l’air, le son à la fois familier et écœurant. 

    — Tes ombres ne feront pas l’affaire avec moi, mon garçon. 

    Non. Thorne se figea sur place, paralysé par un mélange de peur, d’écœurement, de colère sourde, et d’horribles souvenirs. Des sueurs froides l’assaillirent. Il ne peut pas être revenu. Faites que ce ne soit pas vrai !

    Une silhouette se déplaça dans l’obscurité, venant se placer sous le clair de lune brillant à travers les fenêtres, et le cœur de Thorne s’arrêta de battre en proie à une terreur glaciale. Le visage de son grand-père était plus ridé, sa chevelure noire était moins épaisse et plus grisonnante à présent, mais ses yeux gris ardoise étaient aussi vicieux que dans le souvenir de Thorne. La dernière fois qu’il l’avait vu, son grand-père était dressé au-dessus de lui alors qu’il était allongé à terre, roulé en boule pour protéger son ventre des coups de pied de son aïeul.

    — Eh bien, eh bien, te voilà devenu un homme, pas vrai ? 

    L’estomac de Thorne se révulsa au son de cette voix rauque et gutturale. 

    — Et je vois que tu t’es même trouvé une femme. Une sorcière, rien que ça. 

    Thorne en eut le souffle coupé. La pièce sembla se rétrécir autour de lui. Non, il ne pouvait pas parler de…

    — Bien joué, mon garçon, bien joué. Je ne sais pas comment tu as réussi à faire en sorte qu’une chāyā darśinī tombe amoureuse de toi, mais c’est la meilleure entourloupe que j’aie vue depuis bien longtemps. Je ne t’en aurais jamais cru capable. 

    Son grand-père s’approcha d’un pas nonchalant, un rictus aux lèvres.

    — Je…

    La voix de Thorne se brisa. Ne montre aucune faiblesse. Il fit une nouvelle tentative :

    — Je ne sais absolument pas de quoi tu parles. 

    — Oh, n’essaie pas de jouer avec moi. Tu sais que je gagne toujours. 

    Son sourire contenait assez de vitriol pour empoisonner toutes les réserves d’eau de la ville. 

    — J’ai entendu la charmante conversation entre ta sorcière et… sa tante, il me semble ? Ah, oui, la sœur de la chāyā darśinī qu’on a tuée. Dis-moi, ton Anjali est-elle au courant de ça ? 

    Thorne vit rouge. 

    — Ne t’avise plus de prononcer son nom.

    — Hmm. Je pense qu’elle n’est pas au courant, sinon elle ne crierait pas sur les toits que tu es son chevalier servant. 

    Le jeune démon se mit à trembler. Il bloqua ses genoux et serra les poings pour que son grand-père ne le remarque pas. 

    — Je dois dire que je suis impressionné par la façon dont tu as réussi à t’immiscer dans le cœur de cette sorcière. Une idée brillante pour régler son compte à une chāyā darśinī sans qu’elle se doute de rien. La mettre en confiance, la faire tomber amoureuse. Mais vraiment, il faut abréger maintenant. Tu l’as sautée, tu as pris ton pied. Pour ton propre bien, tue-la à présent. 

    Thorne bondit sur l’autre homme en rugissant. Sa fureur lui fit perdre la tête. Il percuta son grand-père d’un coup d’épaule dans l’estomac. L’impact projeta son aïeul contre le mur et Thorne profita du moment où son grand-père tentait de reprendre son souffle pour lui balancer un coup de poing dans le plexus solaire, suivi par un crochet au visage. 

    Le vieux fumier était cependant un dur à cuire et il esquiva ce crochet en plongeant vers l’avant, percutant à son tour l’estomac de Thorne. Serrant les dents, le jeune démon contracta ses muscles pour bloquer les coups. Il attrapa le col de la chemise de son grand-père et fit un balayage avec une jambe pour essayer de faire tomber ce minable. Ce geste aurait pu s’avérer très efficace s’il n’avait pas faibli à ce moment-là. Le sourire de son grand-père – arrogant, confiant, et moqueur – le fit hésiter et il perdit son sang-froid. 

    Thorne fut assailli par le souvenir des abus qu’il avait subis aux mains de son aïeul – sans parler de ses pieds et de sa ceinture. Des flashs des moments les plus sombres de sa vie le firent reculer et il se heurta au canapé. 

    Recroquevillé de peur sous le lit, Thorne poussa un cri strident lorsque la main de son grand-père fit subitement irruption dans sa cachette pour l’attraper par les cheveux et le faire sortir de force. 

    — Je vais t’apprendre à te tenir tranquille au moment où je te le demande. 

    Le visage enragé de son grand-père lui apparut alors que ce dernier le hissait à sa hauteur, le tenant toujours par les cheveux. La douleur irradiant de son cuir chevelu transperçait Thorne de part en part, et il se débattit en agitant les bras et en griffant la main qui tenait ses cheveux. 

    Poussant un grognement, son grand-père l’envoya valdinguer à travers la pièce. Il percuta le mur dans un craquement. Tandis que les ténèbres l’enveloppaient de façon clémente, la voix de son grand-père se faufila dans son esprit.

    — Espèce de sale hybride bon à rien…

    Un sentiment de panique glaça le sang de Thorne dans ses veines, la peur le tenant aussi fermement et vicieusement que la main de son grand-père dans le flash qu’il venait d’avoir. 

    — Je le savais, dit une voix grognarde à seulement quelques centimètres de lui. Tu n’as pas changé. Rien n’a changé. 

    Thorne cligna des yeux, des points lumineux dansant dans son champ de vision obscurci. Le souffle court, il tendit le bras à l’aveuglette derrière lui à la recherche d’un point d’ancrage. Sa main trouva le dossier du canapé. 

    Des doigts se refermèrent autour de sa gorge. Il hoqueta puis suffoqua sous cette poigne de fer.

    — Tu es faible, persifla son grand-père. 

    Sans prévenir, il souleva Thorne puis le fit violemment retomber sur le dos. Il lui sauta alors dessus, épinglant ses deux bras avec ses genoux. Se penchant sur lui au point que son estomac se révulse lorsqu’il sentit son haleine fétide, son grand-père afficha un sourire narquois. 

    — Tu as toujours été faible. Tu ne m’arriveras jamais à la cheville, alors n’essaie même pas, mon garçon. Tu penses que ta petite romance avec la sorcière va durer ? Que vous vivrez heureux pour toujours avec des saloperies d’arcs-en-ciel et de la poudre de licorne ? Revois ta copie. Elle va découvrir qui tu es. Elle finira par savoir que tu as tué sa maman chérie, et elle te haïra. Et qu’est-ce qui va se passer ensuite ? Elle te tuera, tout simplement. Tu veux survivre ? Tu ferais mieux de quitter cette garce et de commencer à courir. 

    Thorne se débattit, luttant contre la force le maintenant à terre, contre les ténèbres qui l’assaillaient. 

    — Tu es toxique depuis le moment où tu es né, tuant ma Nissa. Elle n’aurait jamais dû s’amouracher de ce misérable humain, et elle n’aurait jamais dû te mettre au monde. Tu salis tout ce qui t’entoure, depuis toujours. Et maintenant, tu es de mèche avec une sorcière. Quelle déception ! 

    Il cracha sur le sol à côté de Thorne, qui reçut des postillons nauséabonds en plein visage. 

    — Si tu me détestes autant, rétorqua Thorne d’une voix rauque, pourquoi ne m’as-tu pas simplement tué quand j’étais enfant ?

    Une question qui l’avait hanté durant toute son enfance et au-delà, surtout dans ces moments les plus sombres où la mort lui avait semblé préférable au fait d’être la brebis galeuse de sa famille. 

    Son grand-père poussa un grognement guttural. 

    — J’aurais dû, crois-moi. Mais Nissa m’a demandé de ne pas le faire. Elle m’a fait promettre. Pour une raison incompréhensible, elle t’aimait. Et j’ai été contraint de respecter sa dernière volonté, même si tu ne méritais pas de vivre du simple fait que tu n’es qu’un crétin d’hybride. 

    Il se pencha davantage, augmentant la pression sur la gorge de Thorne jusqu’à ce que son champ de vision s’obscurcisse. 

    — Je pourrais te tuer à l’instant même. 

    Il avait murmuré ces paroles avec tant de malveillance qu’elle était palpable dans l’air. 

    La pression se relâcha. L’air revint si subitement dans les poumons de Thorne que c’en était douloureux. Il hoqueta, luttant pour respirer, ses mains enfin libres volant jusqu’à sa gorge pour masser ses chairs meurtries. Sa vision s’éclaircit, laissant apparaître le visage grimaçant de son grand-père flottant au-dessus de lui comme un spectre de la mort. 

    — Mais je ne vais pas le faire, poursuivit son aïeul en inclinant la tête. Je vais te donner une dernière chance, mon garçon. Une dernière chance – même si tu ne la mérites pas – de prouver ta valeur et de te racheter auprès de ta race et de ta famille. De gagner ta place parmi nous. Et ne te méprends pas : je le fais seulement pour ma Nissa, pour respecter son souhait. Pourtant, je te jure que si tu te plantes sur ce coup-là… (Il agita un doigt menaçant devant lui.) Je ne ferai preuve d’aucune pitié et je te réduirai en miettes.  

    Thorne s’assit, une main sur sa gorge en feu et l’autre en appui derrière lui pour ne pas tanguer. 

    — Voilà ce que je te propose, continua son grand-père. Si tu te mets en travers de mon chemin, j’oublierai la promesse faite à ma fille et je t’exterminerai comme la mauvaise herbe inutile que tu as été durant toute ta vie. Mais si tu me laisses le champ libre pour tuer la sorcière… (Ses yeux brillèrent d’une lueur impie.) Je t’accueillerai de nouveau parmi nous… pour de bon. Tu seras respecté en tant que membre à part entière de notre famille et de notre communauté démoniaque. Tu auras gagné ta place. Tu ne seras plus jamais seul. 

    Il se tut un instant avant de conclure d’une voix grave :

    — Tu feras la fierté de ta mère. 

    Son grand-père se pencha un peu et lui tendit la main. 

    — Alors, qu’est-ce que tu en dis ? Tu vas arrêter de protéger cette sorcière et me laisser la tuer ?

    Pendant quelques secondes, Thorne garda les yeux braqués sur la main tendue, la tête prête à exploser face à tout ce que ce moment représentait. Combien de fois avait-il rêvé de cela quand il était petit ? D’être accepté, respecté, d’avoir une chance de faire table rase du passé et de prendre un nouveau départ ?

    Thorne se racla la gorge. 

    — Encore mieux, dit-il d’une voix rauque et éraillée après son agression. Je vais la tuer pour toi.

    * * *

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