Thorne utilisa son pouvoir démoniaque pour rassembler les ombres autour de lui et observa attentivement la bête qui rôdait dans le parc. Prenant soin de ne pas faire bruisser les feuilles recouvrant le sol, il faisait le moins de bruit possible, restant sous le couvert des arbres. Le démon n’avait cependant pas besoin de se cacher à la vue du chien de l’enfer tapi dans les broussailles de l’autre côté du sentier. Même s’il se retrouvait nez à nez avec le canidé démoniaque, ce dernier ne le verrait pas.
Mais la jeune femme que la bête avait prise pour proie pourrait le voir, elle.
Anjali marchait la tête haute, ses cheveux noirs remontés en une élégante queue-de-cheval qui se balançait au rythme de sa démarche légère. Elle balayait les environs d’un regard alerte, mais sans peur. L’une de ses mains était enfoncée dans sa poche de manteau et l’autre tenait le sac qu’elle portait à l’épaule. Son visage était baigné par le clair de lune, qui dessinait des traînées argentées sur sa peau légèrement hâlée de nature.
Thorne traversa le sentier derrière elle, restant hors de vue, et resserra les ombres autour de lui. Elles l’enveloppaient et le recouvraient comme un voile ténébreux, caressant sa peau, laissant dans leur sillage une brume noire qui le rendait invisible aux yeux de toutes les créatures, y compris à ceux des sorcières. Cette faculté était la raison pour laquelle les ereba – les démons des ombres – étaient si dangereux pour les sorcières et considérés comme une menace qu’il fallait éliminer dès que l’occasion se présentait. Thorne pouvait attaquer n’importe quelle sorcière par surprise et la terrasser avant même qu’elle suspecte sa présence.
Enfin, n’importe laquelle excepté celle qui marchait devant lui sur le sentier traversant le parc.
Encore deux pas et il atteindrait le chien de l’enfer, qui était toujours tapi, prêt à bondir sur la jeune femme. Trois fois plus grand qu’un loup, sa tête et son cou arrivaient à peu près au niveau de la poitrine du démon alors que ses pattes étaient fléchies. Thorne sortit sa dague de son fourreau. Avec la furtivité propre à son espèce démoniaque, il se glissa devant la bête et lui trancha la gorge. Le glapissement de douleur du chien mourut dans un gargouillement alors que le sang giclait de la plaie béante.
D’un mouvement agile, le démon se plaça hors de portée de la créature qui s’agitait furieusement, puis reporta son attention sur la sorcière. Elle s’était arrêtée sur le sentier en entendant les bruits émis par la bête qui luttait pour sa vie. Elle inclina la tête et regarda par-dessus son épaule, mais ne se retourna pas. Son souffle sortait sous forme vaporeuse dans la froideur de la nuit printanière.
Bon sang, le chien mourant faisait trop de bruit ! Thorne enfonça sa dague dans l’œil de la bête. Le chien de l’enfer cessa de se débattre, et les bruissements et les gargouillements cessèrent. Le regard rivé sur sa sorcière, Thorne s’enfonça plus profondément dans les broussailles. De ces yeux d’un brun saisissant qu’il lui connaissait – dont il se souvenait –, elle fouillait les buissons et les arbres derrière lesquels il était dissimulé. D’instinct, il renforça son camouflage, jusqu’à ce que ses mains tremblent sous le coup de la puissance qu’il devait invoquer, même si les arbres l’aidaient à se dissimuler à la vue d’Anjali.
En tant que chāyā darśinī, « celle qui voit à travers les ombres », elle était dotée de la rare et unique faculté de repérer les ereba comme lui, ce qui représentait un atout considérable pour la communauté sorcière, mais faisait aussi d’elle la cible numéro un des démons des ombres.
La sorcière cligna des yeux et détourna le regard, puis se remit en route.
Thorne relâcha le souffle qu’il avait retenu. Une nuit de plus, une menace de plus qu’il avait écartée du chemin d’Anjali à son insu. Il essuya la dague dans la fourrure rêche du chien de l’enfer, puis remit la lame dans son fourreau. Il avait eu chaud cette fois – Anjali avait failli le repérer. La prochaine fois, il écarterait tout danger bien avant, à bonne distance d’elle, afin qu’elle n’entende rien s’il devait provoquer un quelconque bruit. Il ne pouvait pas se permettre de devenir négligent.
Il ne faut pas qu’elle me voie. Même s’il avait très envie qu’elle pose de nouveau les yeux sur lui, qu’elle le reconnaisse, même s’il désirait la toucher enfin, caresser cette peau couleur fauve, elle ne devait jamais le voir. Il valait mieux qu’elle continue à ignorer son existence. Il ne pourrait pas lui faire de mal comme cela.
Et malgré son envie de croire qu’elle le protégerait une fois de plus, cette sorcière qui lui avait sauvé la vie toutes ces années auparavant en mentant à sa famille lorsqu’elle l’avait vu en train de se cacher dans ce repaire de démons, il ne pouvait pas prendre le risque de révéler sa présence.
Oppressé et en proie à un désir latent, Thorne fit le reste du chemin avec sa sorcière, s’assurant qu’elle rentre saine et sauve chez elle, comme toujours. Il attendit qu’elle referme la porte de sa maison familiale rénovée de style Craftsman, et qu’elle allume dans sa chambre à l’étage, avant de tourner les talons et de rentrer chez lui.
Il reviendrait demain, poussé par l’impensable et dangereuse fascination qu’il éprouvait pour une sorcière qu’il ne pourrait jamais avoir. Cesser de la suivre partout comme son ombre n’était pas envisageable. Pas alors qu’il brûlait d’envie de connaître la réponse à cette question qui le taraudait : pourquoi l’avait-elle épargné alors qu’il était la principale créature qu’elle était censée traquer et tuer ?
* * *
Le démon l’avait encore suivie.
Était-ce vraiment lui ? Après dix longues années, Anjali se posait toujours des questions à propos de ce garçon à qui elle avait sauvé la vie cette nuit-là. Un démon aux cheveux noirs encadrant un visage blanc comme neige, maculé de boue et pourtant angélique. Des yeux bleu glacier qui avaient fait vibrer une corde sensible au plus profond d’elle, la clouant sur place comme un sort de paralysie des plus efficaces. Il fallait qu’elle sache si c’était lui.
Qu’elle découvre si elle avait fait la plus grosse erreur de sa vie en l’épargnant.
Anjali alluma dans sa chambre, puis tourna aussitôt les talons et en ressortit. Descendant les marches quatre à quatre, elle fouilla sa poche à la recherche de son talisman d’invisibilité. Le cœur battant, elle referma sa main sur le petit miroir enchanté.
— Anju, tu ressors ? lui demanda sa tante Madhuri depuis le seuil de la cuisine.
Mince. Anjali fut stoppée dans son élan avec la main sur la poignée de la porte de derrière.
— Oui.
À la vue de sa mausi – la sœur de sa mère –, Anjali se sentit nerveuse et oppressée par un sentiment de culpabilité. Sa tante Madhuri était celle à qui elle avait menti toutes ces années auparavant lorsqu’elle avait échoué à faire ce pour quoi elle était prétendument douée en permettant au seul démon des ombres qu’elle ait jamais vu de s’échapper. Non parce qu’elle avait été paralysée par la peur, ou incapable d’agir. Non, elle avait pris la décision de sauver ce garçon de manière parfaitement consciente.
Une décision qui la hantait sans relâche depuis.
Madhuri replaça une mèche de ses cheveux acajou ondulés derrière son oreille.
— Mais tu viens juste de rentrer.
— J’ai oublié quelque chose.
Anjali n’avait pas le temps pour ça. Chaque seconde qui passait diminuait ses chances de pouvoir retrouver la trace du démon.
— Il se fait tard, lui dit sa tante d’un air soucieux en l’observant de ses yeux bruns perspicaces. Demande à Kiran de t’accompagner.
Oh que non ! Hors de question d’avoir sa cousine sur le dos. Pas pour cela.
— Pas besoin, mausi-ji. Je vais juste chez les Murray pour voir Maeve en fait.
Anjali serra les dents après avoir proféré ce mensonge, se faisant une note mentale pour penser à envoyer un texto à sa meilleure amie dès que possible pour lui demander de la couvrir au cas où sa tante l’appellerait.
— Elle m’a demandé de venir et de passer la nuit chez elle. Je reviendrai demain.
Elle regarda la porte en se mordillant la lèvre de nervosité. Elle aurait dû sortir par devant.
— Je ne sais pas. Tu devrais…
— Non, vraiment, ça va aller. J’ai le collier.
Anjali extirpa l’amulette de protection de sous son manteau et l’agita devant sa mausi.
Madhuri n’avait pas l’air convaincue.
— Je dois y aller, désolée !
Et sur ce, elle se dépêcha de filer.
À la seconde où la porte se referma derrière elle, Anjali activa le talisman d’invisibilité.
— Na mām dṛṣya, murmura-t-elle.
Les mots, infusés de magie, aspirèrent son énergie avec la force d’un aimant industriel. Elle chancela et se retint à la rambarde du porche pour ne pas tomber. Le souffle coupé et les viscères à vif comme si on les avait traînés sur du gravier, elle agrippa sa poitrine. Autour d’elle, le sort d’invisibilité se mettait en place en scintillant.
Nom de nom ! Ce talisman était sacrément puissant. Pas étonnant qu’il lui ait fallu des mois pour rassembler une quantité suffisante de sa magie encore peu développée afin d’enchanter le miroir. Même pour une sorcière aussi puissante que sa tante Madhuri, la réalisation de ce talisman aurait demandé suffisamment d’énergie pour que ce soit douloureux.
Complètement invisible aux yeux de toute créature vivante, elle contourna la maison en courant et descendit la rue en direction du site de construction où elle avait vu le démon pour la dernière fois. Des ombres tournoyantes, trop obscures pour être naturelles, pulsant dans la nuit.
Et si elle ne parvenait pas à le retrouver ? Si elle avait trop tardé pour pouvoir remonter sa piste ? Elle aurait dû activer le talisman avant de rentrer à la maison, avant qu’il ait une chance de s’évanouir dans la nature. Mais il l’aurait sans doute vue faire alors, et sa seule opportunité de débusquer enfin son insaisissable protecteur ténébreux se serait également évanouie.
Environ un an auparavant, Anjali avait remarqué que quelqu’un la suivait comme son ombre, la protégeant du danger sans jamais se montrer, mais il lui avait fallu des mois d’observation minutieuse pour découvrir qu’il s’agissait d’un démon des ombres. Même si elle avait aisément fait le rapprochement avec le garçon qu’elle avait épargné à l’époque, elle ne pouvait pas en être tout à fait certaine avant de l’avoir vu.
Et Anjali avait besoin de le voir, besoin de savoir si ce démon était bien celui qu’elle avait épargné. Avait-elle eu tort de le laisser s’échapper ? Ces enfants-là grandissaient comme les autres, devenant des ereba adultes qui représentaient une menace pour toutes les sorcières. Elle n’avait aucune preuve pour affirmer qu’il était différent, hormis son instinct. Et s’il avait tué quelqu’un ? Chaque vie innocente qu’il aurait pris lui serait imputable, pesant sur sa conscience comme une montagne de culpabilité, entachant son âme.
Oh, elle avait bien essayé de retrouver le démon juvénile qu’elle avait épargné afin de voir si par chance il n’était pas devenu diabolique. Ses efforts avaient été vains. Il avait disparu sans laisser de traces.
Mais lorsqu’elle avait réalisé que c’était un démon des ombres qui la suivait et la protégeait, elle avait enfin vu l’occasion de se confronter à son passé. De découvrir quel genre d’homme ce garçon était devenu.
Anjali arriva au site de construction avec tous ses sens en alerte. Rien ne bougeait autour de la nouvelle maison à moitié terminée. Il était déjà parti. Passant devant le site en courant, elle balaya les environs du regard, cherchant les ombres plus obscures révélant sa présence.
Là. Son cœur vacilla avant de lui remonter dans la gorge.
À l’intersection suivante, quelque chose avait bougé le long de la clôture de la maison bordant la rue. Une forme sombre que quiconque aurait prise pour une ombre statique.
Aux yeux d’Anjali, l’ombre devint encore plus obscure, avant de laisser place à un homme parfaitement visible. Vêtu d’un jean foncé et d’un sweat-shirt noir avec la capuche rabattue sur sa tête, il marchait d’un pas léger avec les mains dans les poches, une force tranquille émanant de lui.
Fébrile, la sorcière se demanda si c’était bien lui. Impossible d’en être certaine à cette distance, avec la capuche couvrant à moitié son visage. Il fallait qu’elle le voie de face.
Elle lui emboîta le pas en silence et se retrouva rapidement à moins de cinq mètres de son mystérieux protecteur depuis un sacré bout de temps. Elle se déplaçait aussi furtivement que possible. Il ne pouvait pas la voir, mais si elle faisait le moindre bruit, il pourrait très certainement l’entendre.
Anjali le suivit à travers la nuit, le visage mouillé par une fine pluie printanière. Les rues de banlieue fusionnèrent avec celles de la périphérie de Portland à proprement parler, de hauts édifices se dressant de part et d’autre de la chaussée. Le démon s’engagea dans une ruelle étroite entre deux bâtiments en briques et s’arrêta devant une trappe d’accès.
Lorsqu’il regarda à droite et à gauche, la sorcière résista à l’envie instinctive de se cacher derrière l’une des bennes à ordures. Quand il tourna les yeux vers elle, son cœur s’accéléra. Oh, bon sang ! Pourvu qu’il tienne, pourvu que le sort ne me lâche pas. Le visage caché sous la capuche de son sweat – empêchant toujours Anjali de distinguer ses traits –, le démon demeura tourné vers l’endroit où elle se tenait, comme s’il observait l’entrée de la ruelle pour s’assurer que personne ne le regardait. Apparemment satisfait, il se pencha pour ouvrir la trappe.
Anjali poussa un soupir de soulagement.
Le démon ouvrit les deux battants d’un geste sec et sauta à l’intérieur. La trappe se referma dans un claquement derrière lui.
Elle attendit quelques secondes en trépignant de nervosité, indécise : attendre trop longtemps maintenant et le perdre de vue, ou se précipiter trop tôt et risquer d’attirer son attention. Maudites décisions.
Mordillant sa lèvre inférieure, elle se précipita à sa suite. Ce talisman d’invisibilité lui avait trop coûté pour qu’elle se permette de le gaspiller en perdant la trace du démon. Il fallait qu’elle voie son visage de plus près pour être certaine qu’il s’agissait bien du garçon qu’elle avait vu toutes ces années auparavant, dans ce repaire de démons délabré. Une fois qu’elle aurait acquis cette certitude, elle allait devoir le suivre pendant un moment, l’observer sous couvert de son sort d’invisibilité.
Anjali aurait pu tout simplement dire à sa famille qu’un démon des ombres la suivait partout, et ils auraient pu lui tendre un piège et le tuer ensemble. Si le sentiment de culpabilité qui la rongeait pour l’avoir laissé s’échapper et la peur qu’il soit devenu un être diabolique étaient les seules émotions qui la poussaient à agir, c’était certainement ce qu’elle aurait fait. Mais une partie d’elle – celle qui avait épargné sa vie autrefois – s’accrochait toujours à un simple espoir, qui se résumait à une question : et si elle avait bien fait de lui sauver la vie ?
Aussi silencieusement que possible, la sorcière souleva l’un des battants de la trappe et jeta un œil à l’intérieur. Quelques marches descendaient vers un couloir de sous-sol, ses murs en briques nus éclairés par des lumières tamisées. Elle se glissa à l’intérieur, refermant le battant avec tant de précautions que ses muscles en tremblaient. Elle balaya les environs du regard, à l’affût du moindre bruit dans la pénombre. Un son étouffé attira son attention vers une porte ouverte au bout du couloir.
Anjali pénétra dans la pièce sur la pointe des pieds et observa les empilements de cartons moisis et de meubles depuis longtemps abandonnés, avant de percevoir la magie pulsant dans l’air dans le coin le plus reculé. Son cœur s’emballa. Le démon des ombres s’accroupit et tira sur quelque chose à terre. L’air scintilla et une trappe apparut sur le sol.
La sorcière retint son souffle. Un passage secret, avec une signature énergétique clairement démoniaque. Où qu’il mène, il avait été conçu pour être dissimulé à la vue des sorcières. Si le démon erebos n’y avait pas touché, elle aurait pu se tenir juste au-dessus sans jamais savoir qu’il était là.
Ce qui voulait dire qu’elle devait emprunter ce passage tout de suite, pendant qu’il le maintenait ouvert pour lui-même. Une fois qu’il l’aurait refermé, il disparaîtrait pour de bon, et elle ne pourrait rien faire pour le rouvrir.
Le cœur battant à cent à l’heure, Anjali se précipita vers la trappe, renversant une vieille lampe au passage. Mince.
Le démon se figea et fit volte-face, fouillant la pénombre du regard, la main toujours posée sur la trappe.
Maintenant ou jamais.
La sorcière sauta dans la trappe, distinguant à peine le sol en dessous. Elle retomba sur ses pieds, mais perdit l’équilibre et alla s’écraser contre le mur du tunnel. Son épaule et ses côtes étaient douloureuses. Elle serra les dents pour étouffer un cri plaintif et se releva sur des jambes flageolantes.
Anjali avait le souffle court et les tempes battantes.
Mais ce n’était pas à cause de la culbute qu’elle venait de faire qu’elle se sentait mal. Les yeux écarquillés, elle regardait fixement les éclats de son miroir de poche enchanté qui étaient éparpillés sur le sol ; les morceaux cassés de son talisman d’invisibilité.
Nom de nom !
Le démon atterrit juste devant elle, ses grosses bottes brisant encore davantage les fragments. Le regard hébété d’Anjali remonta le long de ses jambes élancées, passa sur ses hanches minces bien moulées dans son jean, puis sur le hoodie noir… jusqu’à son visage. La capuche s’était rabattue en arrière, révélant ses traits. Des cheveux noirs, de plusieurs centimètres de long et en bataille, encadraient un visage au teint pâle d’une élégante beauté masculine. Des pommettes saillantes, un nez droit, des lèvres joliment courbées. Et ce regard… Ces yeux bleu glacier aux coins légèrement relevés reflétaient la profondeur de son âme.
Le cœur d’Anjali fit un bond et se serra.
C’était lui.
* * *




